53 - 1996, D. 968- Apposition d'une plaque à la mémoire d'Edouard Frédéric-Dupont, 177, boulevard Saint-Germain (7e).

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M. Alain DESTREM, adjoint, président.- Nous passons au projet de délibération D. 968 concernant l'apposition d'une plaque à la mémoire d'Edouard Frédéric-Dupont, boulevard Saint-Germain.
Monsieur BLOCHE, vous avez la parole.

M. Patrick BLOCHE.- J'interviendrais brièvement sur ce projet de délibération surtout que je suis le premier de cinq intervenants qui se sont inscrits.
Je souhaiterais, malgré l'heure tardive, que la plus grande attention soit portée à mes propos, non par immodestie, mais pour qu'ils ne soient pas mal interprétés surtout que j'interviens au nom de mon groupe.
Le projet de délibération vise à évoquer la mémoire d'une personnalité disparue. Il s'agit d'une manifestation de témoignage classique à Paris, à savoir l'apposition d'une plaque sur un immeuble. Je n'ouvrirais pas, même si cela est tentant, un débat qui est parallèle, celui de l'affectation de noms de personnalités à des rues, places ou édifices publics. Mais si je me permets de l'évoquer au détour d'une phrase, c'est que nous aimerions que ce type de débat puisse également trouver sa place au sein de notre Assemblée. Il y a certes une Commission compétente mais il serait bon que les débats de cette Commission puissent arriver jusqu'en séance.
Pour en venir précisément à ce projet de délibération, nous sommes, comme je le disais, face à une manifestation de témoignage relativement classique, l'apposition d'une plaque.
La première remarque que je me permettrais de faire (je crois d'ailleurs que c'est Mme BILLARD qui a été la première à le remarquer) est que cette plaque est déjà apposée au 177, boulevard Saint-Germain. Donc, nous sommes amenés à nous prononcer sur un projet qui est déjà matérialisé. On nous a même dit que le Maire de Paris a failli l'inaugurer au mois de juin ! Nous nous trouvons donc face à des pratiques malheureusement habituelles...
Que vous souhaitiez, en tant que majorité municipale, rendre hommage à M. Edouard Frédéric-Dupont, est bien entendu votre droit. Ce qui nous a particulièrement surpris, voire choqués, c'est le fait que le Maire de Paris suggère, je le cite, de surseoir exceptionnellement au délai de dix ans imposé pour ce type d'hommage, compte tenu de la personnalité de M. Edouard Frédéric-Dupont.
Je vous avouerais que c'est cette considération qui, effectivement, nous a interpellés et qui nous amène à nous prononcer contre ce projet de délibération.
Tout d'abord, ce délai de dix ans est rarement, pour ne pas dire jamais, réduit...

M. Michel BULTÉ, adjoint.- Pour une rue, mais pas pour une plaque !

M. Patrick BLOCHE.- Non, non ! Je parle de l'apposition d'une plaque. Il est dit dans le projet de délibération qu'il est prévu un délai de dix ans pour une plaque. Ce n'est donc pas pour une rue, c'est pour une plaque. Et il est dit dans ce projet de délibération que, compte tenu de la personnalité de M. Edouard Frédéric-Dupont, il a été décidé de surseoir à ce délai de dix ans. C'est le projet de délibération que nous avons tous eu.
Justement, compte tenu de la personnalité de M. Edouard Frédéric-Dupont (et je n'évoquerais en ce qui concerne ses engagements politiques que ceux que nous contestons le plus, son vote des pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, le 10 juillet 1940, ainsi que son élection en 1986, aux législatives, sous l'étiquette du Front national, pour ne prendre que les deux aspects gênants pour nous et des plus controversés de son passé politique qui est effectivement très long), compte tenu de ces considérations, surseoir exceptionnellement au délai de dix ans ne nous paraît pas, mais vraiment pas, justifié et c'est pourquoi nous voterons contre ce projet de délibération.

(Applaudissements sur les bancs des groupes socialiste, communiste et du Mouvement des citoyens).

M. Alain DESTREM, adjoint, président.- Je vous remercie.
Madame SCHNEITER, vous avez la parole.

Mme Laure SCHNEITER.- Je voudrais bien savoir pourquoi nous n'avons pas attendu le délai réglementaire de dix ans avant d'apposer une plaque sur la façade de l'immeuble où habitait M. Frédéric-Dupont.
Ce détail doit vous sembler anodin. Mais pourquoi toujours tous ces passe-droit lorsqu'il s'agit d'élus ? C'est lassant et choquant. Ceux qui exécutent sont élus. Ou bien craindriez-vous craint que dans dix ans, la personnalité de M. Frédéric-Dupont, apprécié des habitants du 7e, n'ait pas suffisamment marqué l'histoire de Paris pour que l'on se souvienne encore de lui ?
Par ailleurs, je croyais que ce type de demande devait passer obligatoirement par une association qui, désireuse de perpétuer la mémoire d'une personnalité, entreprenait les démarches nécessaires à ce type d'hommage et prenait en charge tout ou partie des frais engagés.
Enfin, lorsqu'en 1986 M. Frédéric-Dupont eut quelques problèmes avec le "Rassemblement pour Paris" qui pensait sans doute à sa succession, je vous rappelle que, pour rester député du 7e, il s'est présenté sur la liste du Front national pour les seules élections législatives qui eurent lieu à la proportionnelle. Ce pitoyable mais inquiétant calcul ne me paraît pas très glorieux. Dès 1989, la majorité municipale ouvrait à nouveau ses bras à la brebis égarée. Ce pénible écart fut effacé des mémoires. Il n'est pas non plus prévu de le rappeler sur la plaque.
Je suis très choquée que nous n'ayons pas respecté les règles que nous nous sommes fixées pour que la question soit revue dans dix ans.

(Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste).

M. Alain DESTREM, adjoint, président.- Je vous remercie.
Madame BILLARD, vous avez la parole.

Mme Martine BILLARD.- Monsieur le Maire, comme la presse l'a relaté, je n'ai effectivement pas la même conception sur le fait que M. Edouard Frédéric-Dupont ait été une grande personnalité.
Il a effectivement réussi à être élu à Paris durant soixante-deux ans, ce qui est un véritable record. Mais je n'oublie pas que M. Frédéric-Dupont a voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain en 1940, comme cela a été dit...

(Protestations sur les bancs des groupes "Rassemblement pour Paris" et "Paris-Libertés").
... supprimant ainsi l'Assemblée nationale et entérinant la création de l'Etat français. M. Frédéric-Dupont est resté membre du Conseil de Paris jusqu'en 1943, cautionnant ainsi la politique de collaboration avec le nazisme...

M. Michel KOLLITSCH.- Comme la moitié de la France !

Mme Martine BILLARD.- Si c'est la moitié de la France, cela ne signifie pas que l'autre moitié n'avait pas raison ! Il a démissionné en 1943 pour protester contre les exécutions de résistants, dit-il, mais (et je vous le rappelle, parce que cela a été célébré ce week-end), le 16 juillet 1942, il y a eu la rafle du Vel d'Hiv, cela n'a pas convaincu M. Frédéric-Dupont de démissionner à l'époque ! Alors, serait-ce une erreur de jeunesse ? M. Frédéric-Dupont avait 38 ans à l'époque.
On va me dire que M. Frédéric-Dupont a eu la médaille de la Résistance, c'est vrai, M. PAPON aussi. Et son élection au Front national en 1986 est-elle une erreur de vieillesse ? Non. Il y a une certaine continuité.
L'inauguration de cette plaque était prévue le mercredi 28 juin à 18 heure. Elle a été annulée, mais la plaque a été posée. L'important n'est pas de savoir si le vote a lieu aujourd'hui ou dans dix ans ; dans dix ans, le passé de Frédéric-Dupont sera le même.
Ce que nous refusons, c'est l'oubli, l'amnésie déguisée que représente cette plaque. Si l'on arrive à mettre sur cette plaque qu'il a été Ministre pendant onze jours, comment peut-on oublier qu'il a participé pendant trois ans à un Gouvernement de collaboration ?

M. Alain DESTREM, adjoint, président.- La parole est à M. MALBERG.

M. Henri MALBERG.- Monsieur le Maire, je crois au pardon des offenses, mais je ne crois pas aux vertus de l'oubli.
Vous proposez aujourd'hui d'approuver au Conseil de Paris l'apposition d'une place à la mémoire de M. Edouard Frédéric-Dupont, et le hasard s'en mêle.
J'ai eu hier une information concernant la proposition de donner à une rue du 20e le nom d'une jeune enfant de 17 ans, Hélène Jakubowicz. Le rapprochement des deux faits est explosif.
M. Frédéric-Dupont a passé presque un demi-siècle dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale et 62 ans au Conseil de Paris. Je sais que beaucoup de personnes sur les bancs de la droite ont une opinion contrastée de M. Frédéric-Dupont, mais faite, dans une certaine mesure, de respect pour l'homme. Elles m'en ont parlé cet après-midi. Pour moi, communiste, j'ai presque toujours du respect pour des personnes qui se trouvent à l'autre bout de l'échiquier politique. Je sais qu'elles se conduisent selon des convictions qui ne sont pas les miennes, mais d'une façon qui correspond à une certaine conception de l'homme ; et parfois on se retrouve. Pour la Résistance, pour la République, ou les Droits de l'Homme.
Mais ce que pense le groupe communiste de la personnalité de M. Frédéric-Dupont est d'une autre nature. A plusieurs moments, son histoire a croisé ce qu'il y a de plus détestable dans l'histoire de la France. Jeune homme, il entra aux Jeunesses Patriotes, organisation fascisante de l'époque.
Le 6 février 1934, "une grande date dans l'histoire de Paris", aimait-il dire, il participe à la manifestation factieuse contre le Gouvernement de la République. Il est blessé. C'était l'assaut "à la française" contre la République. Elle se voulait un écho à l'arrivée d'Hitler au pouvoir un an avant, en Allemagne.
En 1940, il vote les pleins pouvoirs à Pétain. Jusqu'en 1943, il siège dans cette salle au moment où les huit hommes, dont le nom est gravé là, étaient exécutés un peu partout dans le pays.
On le retrouve dans la Résistance en 1944... juste à temps pour ne pas être balayé par la Libération. Il se fait aussi élire député en 1967 contre M. Couve de Murville, le candidat du Général de Gaulle et en mars 1986 sous l'étiquette du Front national.
Je n'ai pas envie d'honorer cet homme-là.
Et voilà la jeune fille ; vous allez voir où l'histoire se rejoint.
Hélène Jakubowicz habitait avec sa famille dans la cité du 140, rue de Ménilmontant. Ses parents, juifs polonais étaient installés à Paris depuis les années 30. Lui ouvrier métallurgiste, elle finisseuse en confection.
Lorsque la France fut occupée, la maison de la famille JAKUBOWICZ devient un lieu de résistance dans le 20e. Une petite imprimerie était installée, on y tirait des journaux clandestins.
Un des fils, Maurice, fut arrêté et déporté à Auschwitz où il disparut. L'autre fils, Charles était F.T.P. et fut arrêté. La jeune fille, Hélène, membre de la jeunesse communiste, participa à la Résistance. Elle fut arrêtée, emprisonnée et déportée à Auschwitz où elle disparut "presque aussitôt" ; quand je dis "presque aussitôt", c'est qu'elle est passée à la chambre à gaz.
La proposition de donner à une voie qui traverse le 140, rue de Ménilmontant le nom d'Hélène Jakubowicz a été faite au nom des élus communistes, adoptée par le Conseil du 20e arrondissement et transmise par le Maire du 20e au Maire de Paris.
Or, il s'est produit une chose épouvantable. La Commission de dénomination des rues de notre Conseil a ajourné sa décision voici quelques jours sous le prétexte que le nom proposé était difficile à orthographier.
Je n'ose pas dire le sentiment que cet argument suscite en moi. Et le boulevard Poniatowski, et la rue Mendelssohn ?
Le jeune homme fiancé à Hélène Jakubowicz, qui a été fusillé au Mont-Valérien, s'appelait Jacques Arbizer. Titi Parisien, il a dit à cette jeune fille : "Tu vas faire une drôle de bobine, tu ne t'attendais pas à voir ton petit héros finir si glorieusement. C'est une fin comme une autre. Ma petite chérie, te voilà veuve à 17 ans".
Je voudrais bien qu'on donne le nom de Jakubowicz, de cette petite veuve, à une rue dans le 20e, mais je ne crois pas que Frédéric-Dupont mérite une plaque.

(Applaudissements sur les bancs des groupes communiste, socialiste et du Mouvement des citoyens).

M. Alain DESTREM, adjoint, président.- La parole est à Mme AURILLAC.

Mme Martine AURILLAC, maire du 7e arrondissement.- Merci, Monsieur le Maire.
Monsieur le Maire, j'ai écouté avec beaucoup d'attention les interventions de nos collègues de l'opposition municipale et je voudrais ici, ce soir- l'heure est tardive, mais je voudrais le dire avec force et conviction -, que je suis particulièrement attristée, c'est de la litote, particulièrement choquée par ces propos, dont la presse s'est déjà fait l'écho, avant même ce Conseil.
C'est en effet à ma demande que le Conseil du 7e arrondissement a voté à l'unanimité un voeu vous demandant l'apposition de cette plaque. Et c'est au nom de l'écrasante majorité des habitants de cet arrondissement, que je représente aujourd'hui, que je ne puis laisser ternir la mémoire d'une personnalité, il est vrai hors du commun, qui fut l'élu de cet arrondissement pendant 62 ans et qui présida aussi le Conseil de Paris.
Je ne retracerai pas ici la carrière de cet homme de culture, de talent et de coeur : avocat, adjoint au Maire de Paris, Président du Conseil de Paris, Vice-président de l'Assemblée nationale, Ministre des Etats associés et surtout Maire du 7e arrondissement, car vous le savez, Monsieur le Maire, de tous les mandats qu'il exerçait, c'est certainement celui-là qui lui tenait le plus à coeur.
Nos collègues de la majorité municipale qui savent se souvenir, connaissent ce que Paris et le 7e arrondissement lui doivent. Je ne citerai que quelques noms au hasard : le parc des Invalides, le Jardin de l'Intendant, le premier secteur sauvegardé, le premier parc souterrain de Paris, le premier foyer pour personnes âgées... Ce sont des exemples parmi d'autres.
Les habitants de mon arrondissement, eux qui connaissaient son attachement profond à leur quartier où il était né, et où il avait toujours habité, n'ont pas oublié sa simplicité, son efficacité, son humanité et sa générosité.
S'il est vrai que comme pratiquement 500 députés de la IIIe République, il vota les pleins pouvoirs à Pétain, il s'est aussitôt dressé contre l'occupant et reçut d'ailleurs la Croix de guerre avec deux citations. Avocat, nous le savons tous, il a défendu au péril de sa vie des résistants devant les tribunaux militaires allemands. Elu de Paris, il a caché des Juifs et des résistants et refusa toute collaboration.
Ses services éminents furent d'ailleurs reconnus par l'attribution de la médaille de la Résistance.
S'il s'est un instant rapproché du Front National, ce fut pour immédiatement s'en démarquer et en soutenant toujours et sans faille le Gouvernement de Jacques CHIRAC de 1986 à 1988.
Alors, je vous en prie, un peu de décence et surtout un peu de mémoire.
Certes, cette plaque est déjà posée et c'est une manifestation malencontreuse qui a empêché le Maire, Jean TIBÉRI, de l'inaugurer il y a quelques jours. Mais une insuffisante coordination entre certains services ne saurait enlever à cette dépense sa pleine justification.
Une plaque commémorative de 10.000 F pour 62 années au service de la République, de Paris et du 7e arrondissement, c'est finalement bien peu. Et c'est particulièrement mesquin, et tout à fait attristant, d'en discuter.

(Applaudissements sur les bancs des groupes "Rassemblement pour Paris" et "Paris-Libertés").

M. Alain DESTREM, adjoint, président.- Madame MACÉ de LÉPINAY, vous avez la parole.

Mme Hélène MACÉ de LÉPINAY, adjoint, au nom de la 4e Commission.- Je crois que je n'ai rien à ajouter aux propos de Mme AURILLAC, je vous invite donc à voter ce projet de délibération.
Merci.

M. Alain DESTREM, adjoint, président.- Monsieur KOLLITSCH, vous avez la parole.

M. Michel KOLLITSCH.- Excusez-moi, je voudrais simplement répondre à la question de M. MALBERG tout à l'heure, parce qu'il se trouve que j'ai assisté à cette commission où il a été question de l'affaire Jacubovitch. Je voudrais rectifier la chose, car à ma connaissance il n'a pas été question de repousser cette dénomination et je n'ai pas entendu dire que ce soit pour une question de prononciation. Simplement si je me souviens bien, il y a eu quelques dégradations faites par des tiers et Mme Anne-Marie COUDERC a demandé simplement qu'on se renseigne exactement sur l'état de la question. La chose sera reprise lors de la prochaine commission. Un point, c'est tout.

M. Alain DESTREM, adjoint, président.- Merci pour cette information qui ne rentre pas tout à fait dans le cadre de l'ordre du jour, mais nous avons bien compris que deux sujets qui n'étaient pas finalement si liés que cela étaient évoqués.
Nous avons bien écouté l'ensemble des intervenants.
Je mets aux voix, à main levée, le projet de délibération D. 968.
Qui est pour ?
Contre ?
Abstentions ?
Le projet de délibération est adopté à la majorité, les groupes socialiste et apparentés, communiste, du Mouvement des citoyens, Mmes SCHNEITER, BILLARD et M. BLET ayant voté contre, Mme TISSOT et M. AURELLI s'étant abstenus. (1996, D. 968).

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