Chronologie de l'extermination des Arméniens de l'Empire ottoman par le régime jeune-turc (1915-1916)

Introduction

Parmi les innombrables violences observées durant la Première Guerre mondiale, l’extermination des Arméniens constitue l’épisode le plus sanglant touchant des populations civiles : environ un million cinq cent mille personnes perdent la vie en 1915-1916, victimes du régime jeune-turc (Cf. infra, « Le bilan des violences de masse ») . Le contexte de guerre — la Turquie entre dans le conflit aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie — crée les conditions propices à un tel déchaînement de violence et permet de légitimer des mesures inconcevables en temps de paix. Entre avril et septembre 1915, un terroir arménien vieux de trois mille ans — les provinces arméniennes de l’Est de l’Asie Mineure — a été méthodiquement vidé de sa population, rayé de la carte en l’espace de quelques mois.

Carte postale publiée à l’occasion de la révolution constitutionnelle de juillet 1908, fêtant la fraternité des peuples de l’Empire ottoman et la liberté retrouvée.
Crédits : Coll. M. Paboudjian

Fortement influencé par une Europe travaillée par des mouvements nationalistes extrêmes, mais encore dominée par des gouvernements libéraux, le Comité jeune-turc a été le premier parti nationaliste à accéder au pouvoir, à concevoir et à exécuter un programme d’extermination contre une partie de sa propre population préalablement exclue du corps social comme « ennemi intérieur ». Cette destruction a été conçue comme une condition nécessaire à la construction de l’Etat-nation turc.

Durant des décennies, ce crime n’a fait l’objet d’aucune étude historique digne de ce nom, mais a en revanche engendré une vaste littérature du témoignage, presque exclusivement publiée en arménien. Ce corpus donne à voir l’expérience individuelle et collective des victimes, mais est inexorablement resté confiné au monde arménien. Ces matériaux n’ont acquis un sens qu’après l’exhumation d’archives allemandes, austro-hongroises (d’États alliés de la Turquie), américaines (d’un pays neutre) et des dossiers d’instruction préparés après l’Armistice de Moudros qui a mis fin à la guerre avec l’Empire ottoman.

Documents officiels, lois de déportation et de confiscation des «biens abandonnés», statistiques, auditions d’officiers supérieurs, ordres télégraphiques chiffrés, archives de cours martiales des années 1915-1916, constituent un ensemble inestimable pour documenter les procédures d’extermination. Nous restons en revanche encore tributaires des mémoires de quelques cadres dirigeants du parti jeune-turc (Comité Union et Progrès = CUP) et de son extension paramilitaire, l’Organisation spéciale, chargée de l’exécution du programme d’extermination, pour la connaissance du processus de prise de décision. Seuls quelques documents émanant du Comité central jeune-turc et de son bras armé, l’Organisation spéciale, sont, à ce jour, connus.

La montée des nationalismes et les violences de masse touchant d’autres groupes (Les syriaques, les Jacobites, les Chaldéens, etc.), y compris Kurdes, seront traîtés dans les autres index chronologiques prévus.





Les fondements idéologiques des violences de masse

Si le darwinisme social, application humaine de la lutte pour la vie en monde animal, dont les chefs jeunes-turcs étaient imprégnés, les a convaincus que la construction d’une nation turque passait par l’élimination des Arméniens, il n’en demeure pas moins que le Comité central jeune-turc a aussi envisagé de laisser en vie certaines catégories d’Arméniens pour mieux les intégrer dans son programme de turcisation de l’Asie Mineure. Enfants en bas âge, de préférence les fillettes, et jeunes filles ou femmes étaient destinés, dans leur esprit, à renforcer la «nation turque», après un rituel d’intégration au groupe dominant emprunté à la religion musulmane. Selon la formule d’un officier jeune-turc, les jeunes filles arméniennes ayant un certain niveau d’instruction étaient prédestinées à accélérer la modernisation de la famille et de la société turques. Les multiples cas recensés montrent que l’idéologie nationaliste jeune-turque relève plus d’un racisme contre l’identité collective d’un groupe que d’un rejet biologique individuel tel que le pratiquera plus tard le régime nazi.

Dr Mehmed Nâzım (1870-1926), membre du comité central jeune-turc, un des chefs de la Teskilât-ı Mahsusa.
Crédits : coll. des PP. Mékhitaristes de Venise

Un autre aspect du projet jeune-turc concerne la captation des biens collectifs et individuels des Arméniens ottomans, assortie d’une tentative de formation d’une classe moyenne turque d’entrepreneurs, quasiment inexistante jusqu’alors. Ce programme, baptisé Millî Iktisat («économie nationale »), théorisé par l’idéologue du régime Ziya Gökalp, constituait le complément socio-économique du crime. Il a servi à la fois de justification et d’incitation. Il apparaît qu’il a surtout profité à l’élite jeune-turque et au parti-Etat, mais aussi à toutes les couches de la société et notamment à ceux qui se sont engagés dans la mouvance jeune-turque, sans forcément partager l’idéologie extrémiste de sa direction. L’appât du gain a sans doute beaucoup contribué à radicaliser des hommes qui, dans des circonstances autres, ne seraient jamais passés à l’acte.

L’inventaire des principaux responsables de ce programme d'extermination, fonctionnaires civils et militaires ou notables locaux, permet d’affirmer que les personnes les plus lourdement impliquées dans ces violences de masse étaient souvent issues des cercles les plus marginaux et, il faut le souligner, des minorités originaires du Caucase, en particulier des Tcherkesses et des Tchétchènes, ainsi que de tribus kurdes nomades (plus rarement des villageois sédentaires). Les neuf membres du Comité central, et plus particulièrement le ministre de l’Intérieur, Mehmed Talât, et celui de la Guerre, Ismaïl Enver, ainsi que les Dr Ahmed Nâzım et Bahaeddin Şakir ont été les principaux instigateurs de l’extermination de la population arménienne (ils ont été condamnés à mort par contumace en 1919 par la cour martiale de Constantinople).





Le bilan des violences de masse

Les rescapés recensés à la fin de la guerre peuvent être classés en deux catégories principales: quelques milliers d’enfants et de jeunes filles enlevés par des tribus bédouines, récupérés après l’armistice d’otobre 1918 ; plus de cent mille déportés, surtout ciliciens, expédiés sur l’axe Alep-Homs-Hama-Damas-Maan-Sinaï, employés pour la plupart dans des entreprises travaillant pour l’armée, que l’armée britannique découvre, dans un état indescriptible, lors de sa lente conquête de la Palestine et de la Syrie, en 1917 et 1918.

On a par ailleurs recensé plusieurs dizaines de milliers de rescapés au Caucase et en Perse, dont certains sont morts ultérieurement suite à la famine ou à des épidémies, ainsi qu’environ quatre-vingt mille à Constantinople, une dizaine de mille à Smyrne, quelques milliers en Bulgarie. Il est bien entendu impossible de donner un chiffre exact et définitif du nombre de victimes de ces violences. On dispose, certes, de chiffres donnant des nombres de victimes précis, dans des régions données, comme l’extermination de 192 750 déportés concentrés à Der Zor entre juillet et décembre 1916, recensée par les autorités turques elles-mêmes (T. V., n° 3540, daté du 5 mai 1919), ou encore de rapports des consuls allemands ou américains d’Alep évaluant avec précision combien de déportés d’un convoi parti d’un lieu donné parviennent effectivement en Syrie. Mais l’addition de ces chiffres n’a aucun sens. La notion même de « victime » exige des précisions. Enfants ou femmes enlevés dans les convois peuvent avoir été comptabilisés comme disparus, alors que certains ont survécu, après avoir été islamisés, ou ont été récupérés à la fin de la guerre et réinsérés dans la société arménienne. D’autres ont survécu aux marches de la mort ou aux camps des déserts de Syrie, mais sont morts à la fin de la guerre des suites des traitements subis ou de famine. La seule méthode empirique qui permet de s’approcher de la vérité est de comparer le nombre de personnes recensées avant guerre avec celui des rescapés. On peut ainsi estimer que plus des deux-tiers de la population arménienne de l’Empire ottoman — environ deux millions d’âmes à la veille de la Première Guerre mondiale — a été exterminée au cours de la Première Guerre mondiale, soit environ un million trois cents mille âmes, auxquels il faut ajouter les victimes des opérations militaires et des massacres opérés par l’armée ottomane et ses affiliés paramilitaires en Azerbaïdjan iranien, en Azerbaïdjan russe et dans le Caucase contre les populations civiles arméniennes, soit un total sans doute proche d’un million cinq cents mille personnes.

Depuis plusieurs décennies, les autorités turques, relayées par leurs ambassades, les membres de la Société Turque d’Histoire, certains enseignants des universités publiques, l’essentiel de la classe politique, nient ces chiffres et évaluent pour leur part à quelques centaines de milliers le nombre des victimes arméniennes, les chiffres oscillant d’une déclaration à l’autre entre trois cents mille et six cents mille. Les manuels scolaires de la République turque relatent également les faits selon le dogme officiel, tandis que la législation nationale pénalise lourdement l’utilisation du terme génocide pour qualifier ces événements.

Des historiens comme Arnold Toynbee (Armenian Atrocities, The Murder of a Nation, Londres 1916) et Herbert Gibbons (The Blackest Page of Modern History. Events in Armenia in 1915, New York 1916) ont été les premiers a affirmé le côté systématique de la destruction.

La Sous-commission des Responsabilités de la guerre, instaurée le 3 février 1919, à Paris auprès de la conférence des préliminaires de Paix, avait pour mission d’étudier « les violations des lois et coutumes de la guerre et des lois de l’humanité ». Les juristes éminents qui composaient la « commission des quinze » ont noté qu’ils se trouvaient confrontés à des «cas non compris dans les dispositions réglementaires », dépassant les crimes de guerre codifiés jusqu’alors et en particulier « les massacres d’Arménie organisés par les autorités turques » qui n’entrent pas « dans le cas visé par les dispositions du Code pénal » (Kévorkian, 2006 : 937). La commission développe aussi le concept de crime contre les « lois de l’humanité », tente d’en élaborer une définition juridique et conclut sur la nécessité de traduire en justice devant un « Haut-Tribunal » international «Toutes personnes, appartenant à des pays ennemis, si hauts placés qu’elles aient été, sans distinction de rang, chefs d’états compris, responsables d’infractions commises en violation des lois et coutumes de guerre ou des lois de l’humanité ». Ces travaux constituent la première tentative d’élaboration d’un droit international concernant des faits qui seront qualifiés plus tard de génocide.

Dans un discours (inédit) prononcé à New Haven (Connecticut) en 1949, à l’occasion de l’adoption de la Convention pour la répression et la prévention du Génocide, Raphaël Lemkin, qui a eu connaissance du dossier arménien dès 1921, alors qu’il vivait encore en Pologne, note, pour illustrer la nécessité qu’il y avait à adopter la dite Convention : « Ce ne fut qu’après l’extermination de 1 200 000 Arméniens au cours de la Première Guerre mondiale que les Alliés victorieux promirent aux survivants de cet abominable massacre une loi et un tribunal adéquats. Mais il n’en fut rien » (Kévorkian, 2006 : 947-948).

L’homme qui a forgé le terme de génocide et lui a donné son contenu juridique a été le premier à qualifier implicitement de génocide les crimes commis par le régime jeune Turc envers la population arménienne de l’Empire ottoman et il s’est dès lors diffusé dans tous les milieux, y compris parmi les historiens.

Fin décembre 1919. Les rescapés arméniens sont localisés ainsi :

Soit un total de 543 600 Arméniens. ** (Kévorkian, 2006 : 917-918)"






N. B. : le nombre d’astérisques renvoie au niveau de connaissance de l’événement mentionné. Trois astérisques indiquant une bonne connaissance des faits décrits.

Lexique

Abréviations

Bibliographie

Les sources d’archives qui permettent de documenter certaines parties de cette chronologie ne sont pas répertoriées ici. On peut les consulter en se référant à l’auteur mentionné.